Journaliste d'art · Beaux Arts magazine

Beaux Arts magazine

Articles signés pour Beaux Arts magazine. Une plume critique formée au regard et au sens. Ci-dessous, une sélection de textes sur l'art contemporain, la haute couture, la joaillerie et le cinéma d'auteur.

Robert Wilson à la Sainte-Chapelle

Carte blanche · Sainte-Chapelle · 2022

Savante, délicate et touchante, la carte blanche donnée au metteur en scène et plasticien américain Robert Wilson se déploie, magistrale, sous les voûtes de la Sainte-Chapelle. Plongée dans un bain de lumière et de son à découvrir avant la fin de l'année.

Faire vibrer tout entier ce bijou de pierre et de verre multicolore par la grâce d'une œuvre poétique de l'Antiquité, c'est le pari relevé haut la main par Robert Wilson. Accompagné par le compositeur Richard Landry, le metteur en scène a conçu pour la Sainte-Chapelle une expérience audio onirique, innovante par ses procédés, immémoriale par son message.

Le Texan a 17 ans, lorsque visitant la chapelle gothique, il reste pantois, comme en amour devant le sublime édifice. Cinquante ans plus tard, il la retrouve avec une émotion intacte pour y déployer une exposition invisible, une œuvre sonore projetée à 360 degrés sur les murs et les vitraux, par quatorze enceintes disséminées tout autour de la chapelle haute. Joué six fois par jour tous les week-ends jusqu'à la fin de l'année, « Gloria » associe à une composition musicale minimaliste des extraits du De rerum natura de Lucrèce écrit au Ier siècle avant notre ère. Portés par les voix d'Éric Génovèse, de Cécile Brune, respectivement actuel et ancienne sociétaires de la Comédie Française, et de Marius Chemin, les extraits choisis retrouvent, en dépit de leur âge canonique, tout leur éclat.

La naissance de l'univers, la splendeur fugace des fleurs au mois de mai, l'agencement des atomes et les fondements du bonheur. L'ouvrage explore avec poésie les questions qui irriguent toute réflexion métaphysique. Les extraits choisis font échos aux récits qui habillent les vitraux : le rapport des hommes au monde, la séparation du ciel et de la Terre. Comme un interlude entre deux fragments du discours, la musique profonde et pensive imite l'orgue. Elle reprend les codes des polyphonies de la Renaissance, combinaison de plusieurs mélodies jouées simultanément, très courante dans la musique religieuse, pour esquisser les contours d'une spiritualité moderne, où l'émotion et la beauté sont les nouvelles sources du sacré.

À la pointe de la technologie, le dispositif, déjà bien connu des grandes institutions théâtrales, fait appel à un algorithme de spatialisation pour placer le son dans l'espace : une création immersive qui, conformément à la volonté de Robert Wilson « s'attache à ne pas perturber la beauté naturelle de la Sainte-Chapelle », tout en faisant dialoguer modernité et patrimoine. Cette carte blanche donnée à l'artiste américain s'inscrit dans un grand projet du Centre des monuments nationaux : créer des ponts entre les arts et les époques, en brisant la frontière qui subsiste trop souvent entre vieille pierre et art contemporain.

Trésor de l'architecture gothique bâti au XIIIe siècle, la Sainte-Chapelle n'a rien perdu de sa superbe. Voulue par le roi Louis IX, dit Saint-Louis, pour accueillir la couronne d'épines du Christ, la voici devenue le lieu d'une grande « messe profane », célébration de la lumière et de la magie du son. Si le public est quelque peu dissipé, l'oreille qui se laisse happer par la sagesse des voix ne pourra qu'être emportée. Un moment de contemplation privilégié dans nos vies si pressées.

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Chagall sur grand écran, pour l'éternité

Cinéma · Roy Andersson · 2021

Le spectre de la peinture plane sur le cinéma de Roy Andersson. Et si c'est le Portrait de la journaliste Sylvia von Harden (1926) d'Otto Dix qui est volontairement inscrit en filigrane dans son sixième long-métrage, Pour l'éternité, il s'agit d'une toile de Marc Chagall, Au-dessus de la ville (1918), qu'il réinterprète pour son affiche. Tout comme le peintre biélorusse, le réalisateur place l'amour au-dessus de tout.

À l'image de Marc et Bella survolant leur village natal de Vitebsk, un couple enlacé lévite dans les cieux brumeux d'une ville dont il ne restera bientôt plus rien. Le gris du ciel, la morne cité, le flou vaporeux de la robe, autant que les mines atterrées, imprègnent la scène de mélancolie. Pourtant, ces amants sont une lueur d'espoir dans l'œuvre caustique du Suédois. Flottant au-dessus de Cologne, qui sera ravagée par les bombes, ils sont la preuve que l'amour surpasse, littéralement, l'horreur de la guerre. Face à l'ironie de Pour l'éternité, où le banal se mêle à l'irréel, le choix de cette scène pour l'affiche est une invitation à croire que la finitude humaine réserve bien des instants suspendus.

Lauréat du prix de la mise en scène de la Mostra de Venise en 2019, le film est arrivé dans nos salles au début du mois d'août. Enchaînement de saynètes cocasses, plans fixes, lenteur et beauté blafarde, il reprend les codes qui ont fait le succès de sa Trilogie du vivant : Chansons du deuxième étage (2000), Nous, les vivants (2007) et Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence (2014). Avec cette nouvelle œuvre, errance aussi douce que lancinante, le réalisateur suédois revient à son sujet de prédilection, l'étrangeté de la condition humaine. Et prouve qu'il n'a rien perdu de son génie.

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Georgia O'Keeffe au Centre Pompidou

Exposition · Centre Pompidou · 2021

Icône de l'art aux États-Unis, pourtant méconnue en France, Georgia O'Keeffe (1887-1986) a créé un monde pictural coloré et envoûtant. Cette pionnière du modernisme américain est aujourd'hui à l'honneur d'une exposition majeure au Centre Pompidou.

Dans une scénographie élégante et aérée, couleur gris perle, la richesse de son univers se déploie au travers de fleurs voluptueuses, de paysages urbains rigoureux et des reliefs arides du Nouveau-Mexique, sa terre d'élection. Nul besoin d'artifice pour restituer la force de son travail, ses toiles disent avec évidence la nature de son être : libre et affranchie. Première femme à intégrer le MoMA, elle fait figure de « brise-glace » et participe à ouvrir la voie à la reconnaissance des femmes artistes.

Après une exposition consacrée aux pionnières de l'abstraction, le Centre Pompidou continue de rendre aux femmes leur juste place dans l'histoire de l'art. Il signe ici une monographie magistrale qui rend grâce au talent d'une artiste complexe, à la lisière de la figuration et de l'abstraction.

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Lacloche Frères, l'art délicat de la joaillerie

Exposition · École des Arts Joailliers · 2022

Leur nom ne vous évoque peut-être rien, pourtant, de la Belle Époque à la fin des années 1960, les somptueux joyaux de la maison Lacloche irradient la rue de la Paix aux côtés de ceux des plus grands joailliers. La saga est courte mais fulgurante. Fondée par une fratrie de joailliers belges, Lacloche Frères a séduit le monde. Si bien que pendant ses soixante-quinze ans d'existence, têtes couronnées et célébrités se parent de leurs trésors.

Dentelle de diamants et de platine, étuis à cigarettes ornés de motifs orientaux taillés dans le saphir, majestueuses pendules d'or, d'émail, de jade et de lapis-lazuli. Accompagnée des meilleurs artisans de Paris, la maison épouse avec maestria toutes les lubies de son temps. Une fortune flamboyante mais éphémère, car au milieu des années 1930, jeux d'argent et grandes dépenses amorcent le déclin de la maison. En 1967, leur dernière adresse ferme définitivement ses portes, tandis que le fils héritier se tourne vers le design.

Une histoire dont l'École des Arts Joailliers ravive l'éclat le temps d'une exposition à Hong Kong, où ces joyaux d'exception, pour lesquels l'engouement ne s'est jamais tari auprès des amateurs, retrouvent enfin aux yeux du grand public toute leur brillance.

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Thierry Mugler, Couturissime

Exposition · Musée des Arts Décoratifs · 2021

« Ma mesure, c'est la démesure ». La citation aurait pu tenir lieu d'épigraphe à Couturissime, tant y résonne le génie excentrique de Thierry, désormais Manfred, Mugler. Conçue et présentée par le musée des Beaux-arts de Montréal, l'exposition a fait escale par Rotterdam et Munich, avant de poser ses valises à Paris, où a éclos au début des années 1970 la carrière du créateur.

Dans l'écrin du Musée des Arts Décoratifs, créations sculpturales, flacons de parfums iconiques et photographies de ses collaborations reflètent sa vision de la haute couture. Car à ne pas s'y méprendre, si Mugler a côtoyé d'autres univers, comme le cinéma, partout il a insufflé son esprit couture et avant-gardiste.

La scénographie spectaculaire nous plonge dans son monde chimérique : une esthétique ultra-sophistiquée, véritable bestiaire fantastique où ses muses se muent tour à tour en oiseau, créature marine, poupée fetish, ou cyborg, sans jamais rien perdre de la sensualité sulfureuse qui fait sa signature. Et si la beauté des savoir-faire saute aux yeux, la virtuosité de Manfred Mugler tient surtout à sa capacité à créer des mondes mystiques et oniriques. Ici, l'illusion est achevée, on déambule entre les salles comme dans un rêve. Le fantasme est vertigineux, envoûtant.

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Aristide Barraud, entre ciel et tours

Court-métrage · Grand Paris · 2021

« Si un jour prochain, dans un futur imminent ou lointain, on me nomme artiste, je le devrais à ces heures suspendues entre ciel et terre à construire sur des fondations fissurées. » Aristide Barraud, ancien rugbyman professionnel blessé lors de l'attentat du Bataclan, s'est définitivement détourné de ses premières amours pour se glisser dans la peau d'un artiste, notamment en étudiant auprès de JR au sein de la section art et image de l'école Kourtrajmé. Dans ce court-métrage tourné en 2020, il filme le bâtiment B5, dernière tour de la cité des Bosquets à Clichy-Montfermeil, et raconte des mois attentifs à en observer la destruction.

Entre les plans récents de cet édifice en décrépitude, quelques documents d'archives lui redonnent vie. Pour habiller le tout, l'artiste raconte les histoires parallèles de sa reconstruction intime et de la destruction de cette tour : « un cycle se ferme, un autre s'ouvre ». Sur les murs du B5 déjà vide, entre les gravats et les démolisseurs, sont accrochés ses portraits en noir et blanc d'anciens habitants, et quelques messages sont peints sur les murs.

Ces clichés, qui disparaissent dans les ruines du bâtiment petit à petit détruit, Aristide les expose aujourd'hui sur les façades des immeubles et le long des palissades de travaux du Grand Paris. Il les voulait immenses pour réinventer des repères visuels disparus. Parmi eux, une petite série d'images interpelle : les couleurs vives et les imprimés kitschs des « papiers peints dévoilés » contrastent avec la sobriété et l'allure urbaine des portraits. Les épaisseurs accumulées des tapisseries témoignent des strates des vies qui s'y sont succédées. Le vent et la pluie emporteront les encres et décolleront le papier, mais sans nostalgie pour l'artiste : comme la tour démolie, leur histoire sera éphémère.

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