Dirigeant culturel
Trois prises de parole publiques, signées par un dirigeant du secteur culturel et écrites comme plume. Sur Anselm Kiefer au Palais des Doges, la Fondation Carmignac, et Le Petit Prince.
Périmètre de la mission
Écriture en marque blanche de prises de parole publiques pour un dirigeant du secteur culturel. Sujets autour de l'art, du patrimoine, de la création et des grandes expositions internationales. Travail confidentiel signé du dirigeant.
Extraits
Sur Anselm Kiefer au Palais des Doges
Ténébreuse et trouble, la peinture d'Anselm Kiefer lui sert à interroger l'Histoire. À la transmettre et à la partager aussi. Son exposition-installation au Palais des Doges ne fait pas exception à la règle.
Amoureux des formats grandioses, il a une fois de plus misé sur de très grandes toiles pour raconter la guerre et le feu. D'immenses toiles qui couvrent les murs de la Chambre du Scrutin, et ouvrent un dialogue tout en contraste avec les riches ornements du plafond gothique.
Sa réflexion se pose cette fois sur la géographie singulière de la Sérénissime et sa place dans la rencontre de l'orient et l'occident.
Il emprunte ici à l'histoire de Venise, habille son œuvre de citations sur l'histoire de la ville, du palais et des doges. Il cite aussi des ouvrages à la portée plus large, auxquels il a maintes fois recouru par le passé. Il convoque la Genèse et le songe de Jacob. Représente l'incendie du Palais Ducal comme une image de l'Apocalypse.
Son imagerie conserve toute la puissance qui a fait son succès et qui rend son travail si reconnaissable. On y retrouve toute l'âme de son travail.
Son travail d'artiste et de penseur, car Anselm Kiefer se distingue par l'effervescence de sa pensée. Tout son œuvre est peuplé par cette idée de mémoire qu'il réveille, le passé y habite avec une vivacité palpable.
Il a fait de la mémoire collective sa matière à penser, une source inépuisable vers laquelle il se tourne sans cesse pour exprimer avec une sensibilité contemporaine, faite d'un regard poignant et subtil, une part de l'histoire de son pays et celle de l'occident.
Sur la Fondation Carmignac et Le Songe d'Ulysse
La semaine dernière, j'ai visité pour la première fois la Fondation Carmignac et j'ai eu un véritable coup de cœur.
L'espace est sublime, comme suspendu entre terre et mer sur la petite île de Porquerolles. Niché au creux d'un jardin de sculptures arboré, on découvre les pieds dans l'eau un lieu d'exposition lumineux et minéral. On y déambule léger, comme hors du monde, dans un silence serein et apaisé.
Partout à l'intérieur, la nature est présente, par une ouverture, une fente, un puits de lumière, qui ouvre sur la mer, les vignes et les jardins au-dehors. Elle rayonne aussi par le choix des œuvres, qui ramène à l'essence du monde, à la poésie du vivant.
On reste pantois devant la grâce aérienne des collections permanentes, comme à la vue des poissons suspendus de Bruce Nauman, merveilleuse fontaine placée sous un grand plafond de verre et d'eau.
On se laisse aussi happer par l'intelligence et la délicatesse déployée par l'exposition « Le Songe d'Ulysse » qui s'ouvre tout juste. Le cheminement prend Homère au mot, et plonge le visiteur dans une véritable Odyssée, un voyage physique, philosophique, esthétique et émotionnel dont on revient différent.
Le parcours, pensé comme un labyrinthe, vous désoriente, vous perd et vous retrouve. Il y aurait tant de choses à en dire et tant de messages à faire passer.
Avec cette exposition, Francesco Stocchi, commissaire invité, ravive l'éclat d'un récit millénaire, qui continue d'éclairer la marche du monde contemporain. Il propose une réflexion à la fois simple et évidente, parce que teintée d'universel et de sentiments, et complexe, parce qu'elle renferme les plus grandes questions.
Une pensée fidèle à la volonté originelle d'Édouard Carmignac, le maître des lieux. Créer un endroit où l'art, rendu accessible, parle à tout le monde. Un écrin hors de l'espace et du temps, où le partage est le maître-mot.
Sur Le Petit Prince et les imaginaires partagés
Qu'est-ce que vous avez peut-être en commun avec 200 millions de personnes à travers le monde ? Eh bien vous avez lu Le Petit Prince.
Le petit conte philosophique d'Antoine de Saint-Exupéry, publié il y a exactement 75 ans cette année, est le livre français le plus lu au monde. Et le 8e livre le plus lu de tous les temps, après la Bible et le Coran ou encore les sagas Harry Potter et Le Seigneur des anneaux. On ne compte pas le nombre d'adaptations, phonographiques comme cinématographiques. On ne compte plus les traductions, en plus de 500 langues.
Mais qu'est-ce qui fait le succès de ce petit bonhomme blond ? Et pourquoi ce récit pour enfant est-il devenu le livre français le plus lu au monde ? Je crois que c'est tout simplement parce que ce tout petit ouvrage soulève de très grands sujets.
Un Petit Prince au cœur perdu pour ne rien oublier de l'enfance.
Une toute petite planète pour dire l'ancrage.
Une rose pour apprendre l'amour et ses chagrins.
Dessiner un mouton pour dire que l'imagination peut tout créer, tout faire naître.
Un aviateur pour comprendre la solitude et la distance.
Un renard pour nommer l'essence de l'amitié.Ce qui fait le succès du Petit Prince, c'est d'avoir su installer dans chacune de ces images tout un champ de valeurs et de sentiments, qui leur resteront à tout jamais. Ce que j'ai en commun avec 200 millions de personnes sur Terre, c'est que pour nous tous, dans le mot renard, se cache aussi désormais le mot amitié. Et que comme le renard, on regarde parfois les étoiles en imaginant l'amour d'un Petit Prince et de sa rose sur un astre lointain.
Le succès du Petit Prince, c'est celui d'une myriade d'images douces et poétiques, qui ont su capturer ce qu'il y a de plus précieux au monde, l'amour, le voyage, l'imagination.
C'est peut-être là l'essence même du récit, façonner des imaginaires partagés, assez légers pour vous suivre partout, et assez profonds pour vous marquer durablement.